Un havre de paix, telle est l’expression qui me vient à l’esprit lorsque je repense à cet endroit où j’ai passé cinq jours d’une douceur inattendue. Chaque instant est d’une tranquillité sans pareil, paisible, chaleureux. Un recoin de calme qui vaut bien trente heures de voyage en bus…
Un décor enchanté
Lorsque je m’installe dans ma yourte le samedi vers 12h30, je suis épuisée mais décide tout de même de partir à la découverte du lieu où je me trouve, attirée par les couleurs automnales et le climat agréable. Il ne fait ni chaud, ni froid, un brin d’air frais tempère mes sensations et m’encourage à marcher vers une hauteur à une heure de la Guest House où je me trouve, d’où un employé me dit que je peux apercevoir le lac. Un tableau digne d’un grand maître s’offre à moi : le cimetière et ses pierres blanches, les arbres et leur habit orangé, le sol recouvert d’un tapis doré, l’eau d’un bleu azur vif, les toits multicolores du village comme autant de touches de peinture sur une toile pointilliste… Des corbeaux tournent dans le ciel sans cesse, ils dansent en duo et le glissement de leurs ailes sur l’air crée une musique inédite qui berce ma contemplation.



samedi 28 septembre 2019.
Le lendemain, la beauté de ce lieu se révèle un peu plus à moi quand je marche une vingtaine de kilomètres en compagnie de Susana, espagnole avec qui je partage ma yourte, et Thomas, français rencontré au petit déjeuner. L’un des chiens de la Guest House se joint à nous pour la journée. Nous longeons la rive ouest du lac et gravissons un sommet pour découvrir des Ovoos, structures chamaniques de pierres et de bois où les Mongols viennent déposer des offrandes et attacher des tissus où sont inscrites leurs prières qui peuvent alors flotter dans le vent jusqu’aux Esprits… Nous jouissons d’un point de vue époustouflant sur le lac et la rive opposée.


dimanche 29 septembre 2019.



dimanche 29 septembre 2019.
Les deux jours suivants, j’évolue à nouveau dans ce cadre digne d’un conte de fée, sur le dos d’un cheval mongol dont la taille relève davantage du poney que de l’étalon français… Pour ma première sortie équestre, cette grosse peluche et sa douceur me conviennent très bien.

Le mercredi, ce paysage est transformé : la neige tombe drue depuis le mardi après-midi et les couleurs de feu que l’automne a apportées s’estompent peu à peu.

mardi 1er octobre, vers 17 heures.

mercredi 2 octobre 2019.
Une parenthèse cotonneuse
Le décor est placé. Dans cette bulle absolument hors du temps où mes yeux sont comblés, mes autres sens ne sont pas en reste. Loin d’Oulan Bator, la vie de chaque habitation, yourte ou maisonnette en bois, s’organise autour d’un poêle et l’odeur du feu de bois se diffuse dans chaque rue et chaque espace. À MS Guest House, un homme tout droit sorti d’un dessin animé et dont il m’est impossible de deviner l’âge (cinquante, soixante, soixante-dix ans ?) s’affaire sans cesse au bon maintien d’une chaleur ambiante. Le soir, avant que nous allions nous coucher, et le matin, vers 6 heures, quand nos paupières sont encore fermées mais que nos corps se crispent alors que le froid a regagné nos yourtes (il fait -15 dans la nuit de mercredi à jeudi…), le « fireman » pousse les portes en chantonnant, sa lampe frontale toujours allumée, et il démarre en quelques secondes un feu réconfortant. Indifférent aux « salmano » et « bayarla » (phonétiquement « bonjour » et « merci ») que je tente de lancer d’une voix endormie et d’un sourire encore rêveur, il ressort aussi vite qu’il est apparu. Les crépitements du bois et le souffle des flammes se font alors entendre, et une vague de chaleur vient m’envelopper et me replonge pour quelques heures dans un sommeil profond. Je passe des nuits extraordinaires.

jeudi 3 octobre 2019.

À cette chaleur intérieure s’oppose dès le lundi un froid très sec environnant. À cheval, je sens mes extrémités endolories, mes joues engourdies, je devine mon nez rougi. Borjee, le guide, me recouvre le mercredi d’un immense manteau imperméable qui paralyse tous mes mouvements mais rend mon corps insensible aux flocons qui le recouvrent. Il semble très soucieux de mon confort et décide de tenir mon cheval par une corde, le dirigeant lui-même, afin de pouvoir tirer l’animal s’il glisse et pour me laisser me concentrer sur mes mains et mes orteils gelés… Toute la journée, je suis donc simplement assise sur ma selle sans n’avoir rien à guider : si l’intention est attentionnée, j’hésite entre me considérer comme une princesse, un enfant ou une captive ramenée au bercail…

Cette impression un peu ennuyante s’oublie cependant largement dans les découvertes gustatives et humaines que cette escapade apporte…
Une randonnée sensorielle
Lorsque nous arrivons, le mardi vers 16 heures, chez la famille qui nous héberge pour la nuit au cours de notre randonnée à cheval, Filip (Hollandais rencontré à Oulan Bator et qui arrive à Hatgal quelques jours après moi) et moi sommes accueillis dans leur yourte par un homme et une petite fille au sourire timide mais amusé. Alors que cette dernière joue à cache-cache entre ses jambes, son père nous invite à nous asseoir. Il nous sert d’abord une boisson chaude de couleur blanche, « tea yak », du thé infusé dans du lait de yak, puis nous tend de quoi manger : une sorte de crème/beurre de yak (« oroun » d’après notre guide) à tartiner sur du pain, et un panier rempli de divers morceaux de fromages de yak apparemment très solides et de différentes teintes de blanc. D’après mes discussions avec les autres locataires de la Guest House y ayant déjà goûté, je crois savoir que ces bâtonnets blancs ne vont pas me plaire… D’abord, je tente de ne pas me casser une dent en croquant dedans, puis je m’efforce de cacher le haut-le-cœur qui arrive malgré moi quand la texture s’émiette dans ma bouche. Je vois Filip, pourtant très enjoué, s’emparer avec hâte d’un bout de pain et je décide de l’imiter. Pour faire passer le tout. J’ai l’impression de manger des croûtes de fromage restées sur le bord d’une assiette qu’on aurait consciencieusement gardée depuis Noël 2009. Je me concentre sur les objets présents dans la yourte (une machine à coudre française, quelques bougies, le poêle, un dessin de cheval derrière une sorte d’autel miniature, une peau de yak au sol, une batterie à laquelle brancher l’ampoule qui éclaire la pièce, des brosses à dents coincées dans la structure en bois d’un côté, des ustensiles de cuisine d’un autre, les motifs de couleurs primaires peints sur ce bois…) pour oublier ce qui se trame dans ma bouche et avaler le plus vite possible. Je goûte ensuite la crème qui, elle, n’a pas le goût de grand chose si ce n’est de gras. Borjee saupoudre sa tartine de sucre ; je fais de même et parviens à en apprécier un peu plus la singularité propre au lait de yak. Nous mangerons la même chose le lendemain au petit-déjeuner, au déjeuner et au goûter…

mardi 1er octobre 2019.


Après être allés marcher aux alentours et avoir eu la sensation de nous trouver dans un environnement post-apocalyptique tant le lieu est déserté, nous retrouvons nos hôtes pour le dîner. Installés au sol autour du poêle, nous goûtons, en buvant toujours du thé au lait de yak, un plat traditionnel mongol : un mélange de nouilles et de pommes de terre, avec de la viande de yak ici. La famille et le guide discutent gaiment sans que nous ayons la moindre idée de ce qu’il se dit. J’en profite alors pour observer chaque détail, chaque visage : la grand-mère à la peau pliée par le temps et avec sa seule dent du bas, la mère avec sa seule dent du haut, le père et ses yeux d’un vert noisette singulier, la petite fille, électron libre dont le rire enfantin explose avec tendresse… Je ne prends pas de photographie, je tente de les graver dans ma mémoire et, plus tard, dans mon journal de bord.
De la même manière, je consacre chaque seconde passée dans notre refuge du mercredi midi, petite cabane d’un vieux couple local, à immortaliser dans mes souvenirs les détails de la scène digne d’un roman de Zola : les deux coins occupés par des saladiers de crème de yak, des plateaux peut-être de fromage de yak en train de sécher, des morceaux de viande, de gras, de peau (de yak, j’imagine) étendus sur un fil… les deux angles occupés par les lits de nos hôtes, des sommiers en métal sous un tas de couvertures et d’affaires brunies par le temps et la fumée.. entre eux, un petit buffet ou une petite table, l’image n’est pas nette, avec plusieurs objets, une machine à coudre dans sa boîte, un minuscule écran LG, des photographies en noir et blanc dans un cadre, le visage des parents ou des grand-parents, deux vieux téléphones mobiles posés contre la minuscule fenêtre, deux brosses à dents encore coincées dans la charpente en bois… le sol, recouvert de cette même matière plastique que je vois dans toutes les yourtes, très sale, jonché d’objets en tous genres, les détails m’échappent… le poêle, autour duquel semblent cuire des préparations… la femme finit de débarrasser ce qu’elle peut et y dispose tout près un petit tabouret, m’invite à m’y asseoir, mime le geste d’enlever ses chaussures et de réchauffer ses pieds, ce que je fais avec reconnaissance… Filip et moi profitons de cette chaleur salvatrice en silence, presque religieusement, pendant que nos hôtes et Borjee discutent joyeusement. Le vieil homme est allongé par terre, sa tête repose sur un petit tabouret en bois, il fume des cigarettes le regard tourné vers le plafond. Son épouse est maintenant assise sur le lit de gauche, elle s’affaire à coudre à l’intérieur d’une botte en cuir une doublure en laine (de yak, certainement)… Elle troue méthodiquement la partie latérale de la chaussure avec une énorme aiguille qu’elle tire ensuite à l’aide d’une pince, un dé à coudre au bout du doigt. Ses cheveux sont attachés en un chignon tressé, les manches de son pull en laine marron sont en lambeaux, son regard est concentré tandis qu’elle participe de temps à autre à la conversation…
Quelques heures plus tard, nous sommes de retour à Hatgal. Cette parenthèse hors du temps se ferme le lendemain midi lorsque, après avoir fait une ultime promenade au bord du lac et pris le temps de saluer une dernière fois cette étendue de quiétude, je pars vers Mörön reprendre le bus pour Oulan Bator. Là, je rejoindrai un « tour » pour une semaine dans le désert de Gobi…

jeudi 3 octobre 2019.

vendredi 4 octobre 2019, vers 7 heures…