Chine (3) – Les hauteurs du Yunnan

Alors que je discutais avec lui de mon itinéraire en Chine, Pierre m’a vanté les paysages de la région du Yunnan, où les plantations de café et de thé se côtoient. De la taille des deux tiers de la France, cette région n’était pas dans mon programme, mais je me dois bien d’écouter les conseils de mon parrain au cours de mon passage dans ce pays immense… Mon visa chinois arrivant bientôt à expiration, je décide d’écourter mon passage dans le Sichuan et me laisse porter jusqu’à Puer par les bons soins de Pierre. Là, Rik, le directeur du centre Nescafé de la région, m’accueille et me guide pendant deux jours.

Immersion sponsorisée Nestlé

Loin d’un séjour touristique et de mon itinérance des jours précédents, je découvre d’abord l’organisation du centre Nescafé, les différents métiers qui s’y exercent, les liens entre les producteurs locaux et l’enseigne, l’histoire du grain de café de sa plantation jusqu’à sa revente dans une capsule d’aluminium, etc., etc. Une matinée digne d’un stage de 3ème au cours de laquelle j’écoute et regarde cet environnement que je ne connais pas, et vais même jusqu’à participer à une dégustation de café. J’apprends à rechercher les saveurs, les parfums, l’acidité ou l’amertume, le goût fruité ou fermenté de chaque tasse, puis je tente de les évaluer selon les critères de qualité Nescafé…

Centre Nescafé, Puer, 12 novembre 2019.

S’il est bien étrange de me trouver dans un tel environnement au milieu de mon voyage, je me laisse guider dans les hauteurs de la région avec plaisir. Le Yunnan compte un grand nombre de minorités ethniques, et, après cette matinée studieuse, nous allons déjeuner dans un restaurant typique de l’une d’elles. Sur une table ronde et basse, recouverte de feuilles de bananier et de salade verte en guise d’assiettes, les plats arrivent, les saveurs se multiplient. Avec un gant en plastique pour seul couvert, je déguste cette cuisine que je ne connais pas : viandes et poissons cuits de multiples façons, riz gluant teinté d’une couleur violette, galettes, fruits… et toujours cette eau chaude d’une couleur ambrée, où quelques graines ont infusé. Au moment où j’écris, les saveurs ont disparu de mon palais qui se souvient pourtant bien avoir été à nouveau mis à rude épreuve, mais le souvenir de mon enthousiasme autour de cette table demeure. Les autres repas dans cette ville seront tout autant riches de goûts nouveaux et délicieux : un « hot pot » (bouillon dans lequel on fait cuire les aliments que l’on souhaite), du poulet noir, quelques abats, du poisson grillé… Guidée par des locaux, il est plus facile d’être agréablement surprise…

Le premier après-midi, le 4×4 Nescafé conduit par l’une des agronomes de l’entreprise démarre finalement vers les collines environnantes de Puer. Les bâtiments se font plus rares, les maisons se nichent au milieu de la verdure, nous traversons une ou deux rues principales, le goudron a vieilli, les poules traversent la route, du maïs sèche sur le bord de la route… et les plantations de café et de thé se révèlent. Des coulées de feuilles vertes se rejoignent autour de moi, parsemées d’arbres fruitiers. Rik m’explique comment différencier de loin les arbres à thé, alignés, taillés, ordonnés en escaliers, aux arbres à café, touffus, mêlés les uns aux autres, plus sauvages. En m’approchant de ces derniers, je distingue leurs grains rougissant. L’heure n’est pas à la récolte.

Après nous être rapidement baladés dans la petite plantation d’un paysan et avoir cueilli quelques goyaves sauvages que je savoure pour la première fois à pleines dents, nous nous enfonçons encore dans les terres pour aller retrouver la « Wowing Coffee Beans ». Nous y rencontrer un vieux monsieur dont le nom m’échappe, mais dont la petitesse et les traits du visage continuent de ravir ma mémoire. Il est un ancien employé du gouvernement ayant travaillé avec Nestlé à l’implantation de l’entreprise dans la région, puis parti à la retraite avec l’idée de développer sa propre production de café, sans pesticides, tout en continuant de revendre une partie des récoltes à l’entreprise. Si mes souvenirs sont exacts, son atelier de production, son espace de dégustation et sa maison se nichent aujourd’hui au milieu d’une production de 60 hectares, entièrement jonchés d’arbres à café et de quelques bananiers. L’espace m’impressionne, le café est délicieux, et j’apprends en silence des choses nouvelles.

Je pars le lendemain à la découverte des plantations de thé. Il existe un « tea garden », où les arbres à thé les plus vieux s’offrent au regard du visiteur. Rik me dit qu’il est courant d’y voir des jeunes filles venir s’y faire photographier en habits traditionnels. Je déambule au milieu de cet environnement si singulier, gorgé d’arbres ordonnés, de fleurs, de feuilles vertes, de pierres grises qui surplombent la vallée et d’où mon regard se perd dans un océan vert… Je passe à côté d’araignées à peine plus petites que ma main, confortablement installées à l’entrée des rangées de verdure pour y servir d’insecticide naturel.

Et puis j’aperçois une vieille dame en train de cueillir des feuilles de thé. Elle est infiniment seule dans cet endroit infiniment grand, elle porte des habits parfaitement dépareillés, elle a la peau mate, les mains délicates, le visage sillé par le temps. Ses épaules soutiennent un panier bientôt rempli. Rik s’approche d’elle, bavarde, me traduit leur discussion : un panier est rémunéré en moyenne un dollar. Difficile de répondre à cela. Il demande si je peux la photographier et je me sens bien maladroite. Elle me regarde patiemment, silencieusement, alors je prends mon appareil et l’immortalise de façon numérique. L’image de sa démarche qui s’éloigne dans cette coulée verte, enveloppée du chant des oiseaux, est imprimée d’une bien meilleure façon dans ma mémoire…

Tea Garden, Pu’er, 13 novembre 2019.

Plus tard, Nicky, une autre employée du centre Nescafé, m’emmène près d’un lac puis dans un village traditionnel entièrement recréé. Les rues sont vides, les magasins sans âme, les sculptures froides et laides. C’est une construction ratée qui donne l’impression d’entrer dans un mauvais parc d’attraction, et me rappelle des rues identiques que j’avais vues à Chengdu. Les habitants semblent pourtant enthousiastes face à ces aménagements factices…

Ma deuxième et dernière journée à Puer s’achève, mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Nous partons en boîte de nuit après le dîner… Et quelle boîte. Rik m’avait prévenue : « Tu vas sûrement être la ‘reine’ de la soirée ». Après avoir été filmées avec Alixia pendant que nous mangions, photographiées dans toutes les villes, invitées dans des selfies, appelées des « fées », je pensais ne plus pouvoir être étonnée… Le plus gros restait pourtant à venir, et notre soirée est ponctuée de bouteilles offertes, de serrages de main, de confettis et de selfies surprises… C’est une facette de la vie chinoise aussi inédite que surprenante qui me sidère encore. Elle met fin à deux jours à part dans mon voyage, pleins de découvertes inattendues et de facilité qui m’ont permis de comprendre un peu plus de la culture chinoise. J’en garde un souvenir précieux.

Au cœur de Jianshui

Le lendemain matin, je monte dans un bus pour Jianshui, une petite ville (à peine plus de 500 000 habitants !) où je trouve un calme inespéré avant de passer la frontière vietnamienne. Le chauffeur me dépose vers 14 heures sur un parking en dehors du centre ville, où un jeune papy accepte de me conduire à bord de son tuk-tuk jusqu’à mon auberge pour 20 yuan. Il s’agit de mon premier trajet en tuk-tuk, et je suis comme une enfant qui monte sur un manège pour la première fois… Dans le même temps, l’approche du centre historique me plaît, l’atmosphère semble authentique, animée et peu touristique.

Quelques chats viennent me saluer lorsque j’installe mes affaires dans le dortoir de l’auberge où je suis seule, puis je pars savourer ma dernière après-midi en Chine. Les rues sont piétonnes, calmes, les boutiques sont simples, l’architecture authentique. Des couleurs traditionnelles, des charpentes où le temps a laissé ses traces, des façades singulières. Il n’y a aucun signe d’uniformité ou de constructions factices. Je suis agréablement surprise.

Jianshui, 14 novembre 2019.

Je me rends au temple de Confucius, le dernier de mon passage en Chine. Je suis seule dans la lumière du crépuscule et le murmure des feuilles. Certains troncs prennent l’apparence de bêtes inconnues, comme des gargouilles que la nature serait venue placer là pour tenir compagnie aux encens. Les fleurs explosent de couleurs, les arbres et les murs s’unissent dans des ombres chinoises. Calme absolu.

Je me réveille de bonne heure, déjeune avec trois Français retraités, et déambule à nouveau dans la ville. J’entre dans la résidence de la famille Zhu. Bâtie à la fin du XIXe siècle, cette maison est semble-t-il l’une des plus belles du Yunnan, et des mieux conservées. C’est un véritable labyrinthe, je me perds dans les cours, les jardins, les pièces, je passe et repasse sous des portes riches de détails variés, découvre un théâtre d’eau, m’enivre de la beauté des fleurs.

Après cette visite, alors que j’erre de rue en rue et pense prendre un raccourci vers l’auberge, je me retrouve au milieu d’un marché alimentaire local. L’occasion de m’imprégner une dernière fois de cette culture si singulière. Un de mes compagnons de petit déjeuner m’avait justement raconté être tombé par hasard sur un marché bien surprenant : « vous le reconnaîtrez à l’odeur », m’avait-il dit. Indice infaillible. L’air ambiant me retourne l’estomac, mais c’est un véritable théâtre, une arène dans laquelle mes yeux ne savent plus où se poser. Les poules, les lapins, les coqs, les crustacés vivants se côtoient, tandis que les pattes de poulets, les poissons, les canards, les pièces de viande de toutes tailles et de toutes formes s’entassent de toutes parts. Hommes et femmes s’attellent, au couteau ou à mains nues, à préparer ces chairs. Un chien grillé est étalé les quatre pattes en l’air, éventré, un autre est couché sur le côté, une tortue sans carapace est seule dans une bassine, du sang coule dans chaque allée. J’ose m’arrêter, regarder, mémoriser. On me sourit. Quelques allées encore et je retrouve finalement des amoncellements de légumes, de condiments, d’épices, de préparations pimentées…

Je reprends ma respiration et marche vers l’auberge. À 13h18, je prends le train pour Hekou. À 16h, je suis au Vietnam…

Hekou, poste de la frontière Vietnamienne, 15 novembre 2019.

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